Entretien avec Isabelle Bourdet Secrétaire générale du Press Club de France : Les bouleversements du métier de journaliste

Jean François Puech Directeur de la Rédaction NEWS Press - 24/12/2016 00:30:29


Isabelle Bourdet a collaboré à plusieurs titres de la presse nationale. Animatrice de débats, elle observe au plus près des rédactions les évolutions du métier des professionnels de la presse. Arrivée du Web, gratuité de l'information, réorganisation des rédactions et des entreprises de presse, pour n'en citer que quelques-unes, toutes ces causes ont un impact sur l'environnement du journaliste et sur l'exercice de son métier. Elle nous fait part de son analyse.

JF. Puech : « Quelle conséquence a eu l'arrivée du web sur le modèle économique de la presse ? »
I. Bourdet : L'ensemble du périmètre de l'information est touché, bien au-delà du métier stricto sensu du journaliste

L'arrivée du numérique a obligé les médias à se positionner sur le web mais sans vraiment trouver le modèle économique fiable (gratuit, payant ou les deux). D'où des hésitations, des revirements. C'est pourquoi la publicité n'a pas été au rendez-vous et a tiré les prix vers le bas. A l'exception de Médiapart, seuls les sites internet adossés à un média ont pu survivre.
Pendant cette période de transition qui n'est pas terminée, les débuts ont été difficiles pour les journalistes eux-mêmes car on leur demandait de travailler en plus pour le site internet sans être payé.

Dans le même temps, la baisse des revenus publicitaires a paupérisé les médias, entrainé la réorganisation des rédactions et des réductions d'effectifs.
Les journalistes sont de moins en moins nombreux dans les services des rédactions. Leur charge de travail est plus importante. Ils sortent moins de leur rédaction. Il est aussi plus difficile de les capter sur les événements et le temps qu'ils consacrent à l'enquête a considérablement diminué
Les médias n'ont plus les moyens de se payer des spécialistes et les rédactions sont plus dépendantes d'experts extérieurs ou des agences qui leur fournissent l'information à la source Cette diminution des moyens a aussi entrainé une évolution capitalistique.


JF. Puech : « La confiance dans le journaliste en tant que médiateur de l'information pour le grand public a-t-elle disparu ? »

I. Bourdet : Chaque changement de paradigme est un enjeu. Nous y sommes.
Le journaliste se trouve face à un « consommateur » d'Internet, source infinie d'informations. Mais aussi source trompeuse.

Avec l'arrivée des chaînes d'info en continu et des médias sur le web, l'information est devenue un service et non plus un contenu. L'information brute prévaut sur le traitement et l'analyse d'une enquête et les journalistes doivent traiter toutes les infos en un minimum de temps.
L'arrivée de nouveaux outils technologiques a donné la priorité à l'actualité chaude : des alertes infos arrivent sur tous les supports (Smartphones, tablettes, etc.). Dans un monde ultra connecté où chaque nouvelle info est dévoilée à la minute et dans lequel les médias ont de moins en moins de moyens, l'investigation est de plus en plus difficile à mener. Les jeunes délaissent les médias traditionnels pour les réseaux sociaux et le web. L'information à valeur ajoutée des médias traditionnels est malheureusement supplantée par une information « Low Cost » souvent non vérifiée. On voit aujourd'hui des citoyens-journalistes et des bloggeurs qui apparaissent au grand public comme une nouvelle source d'informations, le revers de la médaille étant le développement de la théorie du complot dont le terreau est l'information obtenue trop rapidement, non décodée.

L'acteur du débat public qu'est le journaliste n'arrive pas à expliquer en quoi son travail de vérification des sources, d'analyse, de recoupement d'informations, apporte une plus-value. Il est exposé au doute et à la critique.
Le rachat des médias par des industriels a peut-être accru cette impression de manque d'indépendance des professionnels de l'information. La rédaction est-elle assurée de son indépendance, existe-t-il des sujets tabous ? Une suspicion est apparue, ce qui peut fragiliser la relation entre le professionnel de la presse et le lecteur.

JF. Puech : « Tous ces changements ont eu des conséquences sur le métier de journaliste, en le tirant vers le bas. Peut-on parler de précarité ? »
I. Bourdet : Oui, il y a une paupérisation et une précarité du métier. Les chiffres sont là.
L'observatoire des métiers du journalisme recensait en 2013 une proportion de 19% de pigistes. Aujourd'hui, elle se situe entre 25 et 30%. Un journaliste sur cinq (20 %) travaille à temps partiel et l'entrée dans la profession en CDI se fait de plus en plus tard. Si 72% des journalistes bénéficient d'un contrat de travail à durée indéterminée, ce taux chute à 46% pour les moins de trente ans. L'arrivée des médias sur Internet a entrainé une baisse du prix des piges 40 euros pour le web contre 65 euros dans la PQN en moyenne. De plus, 54% des jeunes journalistes sont dans une situation précaire forte.

JF Puech : « Sur le web il existe de nombreux outils et applications qui peuvent servir de support journalistique, quelles sont les nouvelles façons de travailler sur le web pour un journaliste ? »

I. Bourdet : De nouvelles façons de travailler sont apparues compte tenu de la source d'informations que sont les réseaux sociaux et le Web.
Il existe aujourd'hui des espaces presse en ligne. Pour être exploitable pour une rédaction, cet espace doit proposer une expertise dans un domaine bien précis et proposer tous les outils nécessaires au journaliste pour réaliser son sujet. En effet, 93% des journalistes consultent les sites Web des entreprises et 77% ont même recours aux newsrooms en ligne pour alimenter leurs articles et leurs idées de sujet. 88% se réfère aux communiqués de presse des espaces média dédiés.

Ils s'adaptent aux nouveaux supports numériques auxquels s'ajoutent des tâches de mise en forme (montage photo, vidéos, sonores...).

Le dialogue incontournable avec le public créé par les réseaux directs d'internet, a pour conséquence une connaissance en temps réel de l'impact de leur travail, impliquant une vigilance accrue sur la qualité de l'information transmise.
LE METIER DE JOURNALISTE N'EST PAS MORT, IL SE REINVENTE
Le métier n'est pas mort ou sur le point de l'être, il suffit de le réinventer. Trouver la bonne formule, apprendre à travailler avec les nouvelles technologies présentes et futures pour parvenir à l'apogée du journalisme 2.0.
L'arrivée de ce nouveau journalisme a déjà permis l'apparition de nouveaux métiers (rédacteur web, les spécialistes du Big Data...) et lui donne une perspective d'avenir.
Les journalistes doivent profiter d'un monde interconnecté pour mettre en place un « nouveau journalisme de lien social » qui lui rendra certainement de la crédibilité.

Jean François Puech est directeur de la rédaction de NEWS Press jfpuech@newspress.fr
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