Entretien avec Linas Linkevicius, Ministre des Affaires étrangères de la Lituanie

Ministère des Affaires Etrangères de la Lituanie - 16/01/2017 14:45:00


Il a été ambassadeur auprès de l'OTAN et ministre de la Défense, Linas Linkevicius est aujourd'hui Ministre des Affaires Etrangères de la Lituanie depuis 2012. Il était à Paris dans le cadre du 25e anniversaire du rétablissement des relations diplomatiques entre la France et les états Baltes.

JF Puech : Quel bilan pouvez-vous tirer de l'adhésion de la Lituanie à l'Union européenne depuis 2004 ?

L Linkevicius : Il est évident que le bilan est positif. Nous avons d'abord obtenu une réintégration de notre pays dans l'Europe à laquelle nous avons toujours appartenu. Et nous avons aussi été en mesure de nous raccrocher à un monde ouvert, bien que cela nous expose à ses perpétuels changements.

Sous l'Union soviétique, nous vivions dans une constante stabilité politique, dans la sécurité du travail et dans un ordre social établi. Ces garanties ne sont plus là, mais nous avons pu, avec l'aide de l'Union Européenne, nous adapter. Et je peux vous assurer que c'était un défi à relever ! Nous avons aussi bénéficié des aides structurelles de l'UE. Et notre niveau économique est passé de 56% à 72% d'équivalence par rapport à la moyenne des pays de l'UE.

La progression a été rapide et nous serons bientôt contributeur net au budget européen. Ce qui m'apparaît tout-à-fait normal car c'est la règle qui s'applique à tous les pays membres de l'UE.

JF Puech : Une partie de la population européenne doute de la construction européenne. Est-ce le cas en Lituanie ?

L Linkevicius : L'adaptation de notre pays au système européen ne s'est pas faite en un jour. Il y a eu une période difficile parce que cela a été une révolution des systèmes et des mentalités. Une partie de la population reste encore dans le souvenir du passé. Mais toute la jeunesse ne pense qu'à Erasmus !

JF Puech : Vous avez déclaré que l'Union européenne ne pouvait pas attendre indéfiniment la mise en oeuvre de l'article 50 par les Britanniques après le référendum sur le Brexit. Que voulez-vous dire par là ?

L Linkevicius : En ce qui concerne le Brexit, le Royaume-Uni a pris une décision. La conséquence c'est que l'Union européenne doit se déterminer rapidement quant aux mesures à prendre. L'Union européenne ne peut pas être otage des prises de position, du tempo du gouvernement de Theresa May. Les choses doivent être claires : où va-t-on ? Il ne faut pas oublier que le Brexit entraîne des conséquences économiques, et pas seulement pour le Royaume-Uni. Les marchés financiers n'attendent pas.

Cependant, il y a une imbrication économique entre le Royaume-Uni et les pays membres de l'Union européenne. Elle est telle que les relations économiques ne peuvent pas être interrompues.

JF Puech : Vous avez été ministre de la Défense et ambassadeur auprès de l'OTAN. Comment la Lituanie considère-t-elle les agissements de la Russie dans cette partie de l'Europe ?

L Linkevicius : Pour nous, il allait de soi que, parallèlement à l'adhésion à l'Union européenne, nous devenions aussi membre de l'OTAN. Car c'est l'Histoire passée qui nous a conduit à intégrer rapidement l'organisation du Traité de l'Atlantique Nord.

Vous évoquez la Russie en me demandant si c'est un danger. Pour cela il nous suffit de regarder l'Ukraine qui est toute proche. J'avais d'ailleurs déjà alerté mes homologues de l'Union européenne en 2008 des risques qui pesaient sur ce pays. A l'instabilité politique s'est ajoutée une période révolutionnaire. Puis il y eut l'occupation de la Crimée, la militarisation de la partie Est du pays. Et ce n'est qu'avec les actions concertées de l'Union européenne, la participation active de l'OTAN, qui nous « sécurise » qu'il y a eu une désescalade jusqu'aux accords de Minsk.

La Russie effectue chez ses voisins des opérations hybrides. On trouve ici ou là « des hommes en gris » , des camions blancs dont on ne sait pas s'ils font de l'action humanitaire. Elle soutient des hommes politiques russophiles ou favorise leur arrivée au pouvoir en Bulgarie, en Roumanie et en Moldavie. A cette intervention s'ajoute la mise en oeuvre d'actions de surveillance et d'influence sur internet dans l'espace européen. Et nous ne pouvons pas rester inertes. La Russie, d'une certaine façon, créé le problème. Et comme elle arrive avec une solution vous êtes soulagés, mais on oublie le pyromane.

Je citerai en exemple la Transnistrie, la Géorgie, et c'est exactement la même chose en Syrie. C'est elle qui soutient le régime, et c'est elle qui va négocier pour trouver une solution à ce conflit très déstabilisateur pour l'Europe.

JF Puech : Donald Trump a évoqué la possibilité d'avoir de bonnes relations avec la Russie.

L Linkevicius : Je crois qu'il faut distinguer le candidat, du Président qui a des obligations internationales. C'est d'ailleurs ce qu'avait rappelé Barack Obama. Et Donald Trump a déclaré qu'il ne remettrait pas en cause les engagements des Etats-Unis, dont l'OTAN.

Cependant, Trump a déclaré que l'Europe devrait payer davantage ou augmenter sa contribution à la défense européenne. Et je pense que ce sera nécessaire pour garder les Etats-Unis sur notre continent. Ce je considère aussi, c'est que le Président élu n'est pas notre seul interlocuteur. Il y a aussi le parti Républicain dont 56% des membres du Congrès estiment que l'OTAN est indispensable. Il en résulte qu'il n'est pas nécessaire, dans ces conditions, de s'alarmer. Et, selon moi, une duplication de l'OTAN ne doit pas être à l'ordre du jour. Très sérieusement, selon moi, il n'y aura pas de drame, et je suis vraiment optimiste sur cette question.

Entretien à Paris avec Jean-François Puech, directeur de la rédaction de NEWS Press