Le Grand Orient de France, sentinelle de la République

Grand Orient de France - 12/10/2017 13:20:00

Dans un monde en proie au chaos intellectuel et moral, dans un monde confronté à la résurgence des idéologies de la haine et défié par des fanatismes religieux qui tuent au nom de leur « vérité », dans ce monde, la réflexion et l'intervention des francs-maçons sont plus que jamais nécessaires.

Si, depuis l'instauration de la République et les grandes conquêtes laïques, démocratiques et sociales qui lui sont dues, la franc-maçonnerie a pu donner le sentiment d'un relatif assoupissement, alors, l'heure a sonné de son réveil et le temps est venu de la reprise de ses combats.

L'urgence est là, car les hautes valeurs morales que nous pensions avoir contribué à fonder, pour des siècles et des siècles, connaissent, depuis quelque temps, dans notre pays même, des remises en cause alarmantes.

La franc-maçonnerie au service de l'émancipation

C'est l'humanisme universaliste, socle hérité du siècle des Lumières, qui est en péril. Il est menacé par la combinaison convergente d'idéologies qui, prônant l'exclusion, s'emploient à revenir à une société d'ordres où l'individu verrait son destin scellé à raison de sa naissance ou de ses origines.

Les francs-maçons du Grand Orient de France sont des humanistes. Il y a parmi eux des croyants et des non croyants. Mais tous se retrouvent autour d'une même idée force : c'est aux hommes qu'il revient de déterminer leur destin individuel et collectif. Le croyant, dans sa démarche individuelle, peut bien s'en remettre à une vérité « révélée », il lui faut consentir à ce que celle-ci ne saurait s'imposer à l'ensemble du corps social.

La séparation du spirituel et du temporel est la pierre de touche de notre humanisme.
Cette liberté précieuse, on le sait, a été chèrement conquise. Elle est aujourd'hui à nouveau vulnérable, et contestée. Si nous ne voulons pas, demain, en être privés, il est urgent d'en réaffirmer le principe.

Or, face à ce principe, que voyons-nous ?

Les questions religieuses reviennent en force dans le débat public, la pression cléricale retrouve une vigueur que l'on pouvait croire épuisée, le doute s'installe sur la légitimité de notre modèle républicain.

Depuis le 7 janvier 2015, dans notre propre pays, ce sont près de 250 personnes qui ont été tuées au nom de Dieu. Nous n'avions pas connu de massacres de masse au nom de la religion depuis la Saint-Barthélemy, ni d'assassinat collectif au nom d'un paganisme raciste depuis Oradour-sur-Glane. Nous sommes bien placés, du fait de notre histoire, pour mesurer l'importance de ce basculement, de cet affaissement, dans les bas-fonds de l'intolérance, du fanatisme, de la haine et de l'inhumanité.

Ces idéologies qui profèrent la haine de l'autre, nous savons de quoi elles sont capables : du pire. Nous avons longtemps pensé que nous étions prémunis contre leur retour. Après la chute du mur de Berlin, les docteurs Pangloss nous annonçaient benoîtement l'avènement de la « fin de l'histoire ». C'était pécher par optimisme.

Nous n'avons plus droit à l'illusion. Il nous faut désormais reprendre les combats, comme l'ont fait avant nous des francs-maçons célèbres, mais aussi anonymes, illustres, mais aussi méconnus. Nombreux sont ces frères et soeurs qui ont payé de leur vie leur engagement pour défendre notre liberté de conscience et même notre liberté tout court. A leur exemple, il nous faut, à notre tour, mener la guerre des idées. Pour la liberté contre l'aliénation et l'oppression, pour l'égalité contre les postulats différentialistes, pour la fraternité contre l'intolérance et le fanatisme.

Alors que le monde profane relaie et amplifie les discours de haine et d'exclusion, il revient à la franc maçonnerie, aujourd'hui comme hier, d'en appeler à la résistance.
Il lui revient de penser autrement. Il lui revient de fournir les moyens intellectuels propres à contrebattre les idées dominantes. Grâce à leurs outils symboliques, grâce à ces espaces de liberté, d'égalité et de fraternité que sont les loges, les francs-maçons sont armés pour déconstruire les dogmes - qui ne sont pas que religieux, tant s'en faut - pour combattre les idées reçues, les pensées prémâchées, bref, pour sortir de la confusion qui caractérise notre monde présent, imbu de lui-même, narcissique et affairé, coupé des leçons de son passé, incapable, enfin, de penser les espérances que son avenir promet.

La caractéristique de la franc-maçonnerie à laquelle nous sommes attachés, c'est sa capacité à embrasser les grands problèmes actuels, mais aussi à prendre la distance avec l'air du temps, ses modes et ses lubies passagères. C'est la raison pour laquelle les francs-maçons se réunissent dans des Loges, à l'écart du monde profane, préservés temporairement du tumulte et de la confusion généralisés. Le choix de l'a-dogmatisme que nous avons retenu nous permet parallèlement de ne mettre aucune borne à cette réflexion individuelle et collective. Il n'y a au Grand Orient ni tabou, ni interdit car les francs-maçons sont d'abord des esprits libres.

L'universalisme, notre « nouvelle frontière »

Aux fins d'accomplir son objectif d'émancipation, la franc-maçonnerie, depuis trois siècles, met en suspens, en son sein, les catégories du monde profane. Il n'y a dans les Loges du Grand Orient de France aucune distinction fondée sur l'ethnie ou la couleur de peau, la classe sociale, la foi religieuse ou la non croyance, les origines biologiques ou géographiques. Il n'y a, en Loge, que des hommes et des femmes libres et égaux en droit, considérés à partir de leurs qualités morales et non de leur position sociale.

Nous avons, en cette année de célébration du tricentenaire de la franc-maçonnerie moderne, l'ambition d'être d'abord le « conservatoire » de ce progrès que nous avons hérité du siècle des Lumières. Une époque qui contient et illustre les principes intemporels d'humanisme et d'universalisme. Nous avons en effet le devoir de conserver ce legs et d'oeuvrer à sa transmission. D'autant que, de toute part, ses adversaires lancent l'offensive. Ils sont, au choix, les différentialistes, les ethnicistes, les racialistes, les tenants du relativisme culturel. Ils essentialisent sans cesse. Ils pratiquent l'assignation identitaire à tel point que « l'identité » est leur mot fétiche.

Il y a, bien sûr, parmi eux, les légions d'une extrême droite qui a toujours récusé l'universalisme car, pour elle, il y a des races, des ethnies, des couleurs de peau qui justifient une irréductible différence entre les êtres humains. C'est à partir de ces thèses que, dans les années 1940, en France, il y avait des wagons de métro et des squares réservés aux Juifs, qu'il y avait aux Etats-Unis d'Amérique ou en Afrique du sud, dans les années 1960 et au-delà, des autobus et des toilettes publiques interdits aux Noirs.

C'est cette même idéologie, désormais revendiquée par des fractions de la gauche et de l'extrême gauche, aimantées par les « Indigènes de la République », qui prétend justifier en France aujourd'hui la convocation à des « camps décoloniaux racisés » et, avec la caution, toute honte bue, d'universitaires et d'intellectuels, la tenue de colloques interdits aux Blancs ! Cela a lieu en France aujourd'hui.

Contre ces nouveaux ennemis de la République universelle, celle que nous nous efforçons de bâtir depuis trois siècles, une mobilisation énergique et combative est une ardente obligation. Républicains universalistes, il nous faut sans relâche, comme l'ont fait nos ancêtres francs-maçons au siècle des Lumières, continuer d'abattre les murs que l'on dresse entre les êtres humains.

C'est la tâche urgente, prioritaire, centrale, à laquelle nous devons nous consacrer : faire vivre ou revivre l'universalisme. Cette entreprise a, de surcroît, le mérite de pouvoir rassembler tous les francs maçons du Grand Orient de France et même bien au-delà, quels que soient leurs sensibilités, leurs options partisanes ou leurs rites.

L'universalisme constitue le socle de notre culture commune, celle qui a été codifiée dans la Déclaration des droits de l'Homme de 1948. Si nous ne gagnons pas cette guerre des idées - dont les implications pratiques s'étalent sous nos yeux - alors, nous risquons d'être ensevelis sous l'ordre barbare.

En 1935, deux ans après la prise du pouvoir par Hitler, Thomas Mann écrivait :
« Tout humanisme comporte un élément de faiblesse, qui tient à son mépris du fanatisme, à sa tolérance et à son penchant pour le doute, bref, à sa bonté naturelle et peut, dans certains cas, lui être fatal. Ce qu'il faudrait aujourd'hui, c'est un humanisme militant, un humanisme qui découvrirait sa virilité et se convaincrait que le principe de liberté, de tolérance et de doute ne doit pas se laisser exploiter et renverser par un fanatisme dépourvu de vergogne et de scepticisme ».

Face aux fanatismes sans vergogne de notre temps, le Grand Orient de France, avec son idée exigeante de l'humain, doit être aux avant-postes de la résistance intellectuelle et morale.
L'universalisme est l'étoile polaire de la franc-maçonnerie.
L'humanisme est son combat.

Philippe Foussier
Grand Maître du Grand Orient de France