Entretien avec Guila Clara Kessous, artiste pour la paix de l'UNESCO

Jean François Puech Directeur de la Rédaction NEWS Press - 07/06/2018 18:40:00


Entretien avec Guila Clara Kessous, artiste pour la paix de l'UNESCO
Elle est interviewée par Jean François Puech directeur de la rédaction de NEWS Press


Vous avez été nommée Artiste pour la paix par l'UNESCO en 2012. Quel est pour vous le sens de cet engagement ?
Cette nomination correspond pour moi à une responsabilité. Celle de faire vivre une éthique et la faire vivre au sein des groupes d'action et de réflexion portant sur la violation des droits de l'homme (droits des femmes, droits des enfants ou l'écoute des victimes de génocides). C'est donner la parole à ceux qui ne l'ont pas.
Je suis artiste de la paix en matière théâtrale. Jeune, je me suis tournée vers le théâtre et ai passé le Conservatoire.
La question qui s'est alors posée à moi était de faire se tourner vers le théâtre ceux qui prennent des décisions pour un changement sociétal. Mon ambition était aussi d'aider les gens à s'exprimer, en particulier ceux qui ont souffert dans leur chair, comme les femmes victimes d'excision, ou les victimes de guerre voire de génocide, la Shoah ou le Rwanda.
Etre artiste pour la paix, c'est aussi joindre l'immense réseau international de l'UNESCO, soucieux d'une meilleure humanité.


Vous avez très tôt rencontré Elie Wiesel qui fut votre directeur de thèse. Comment s'est faite cette rencontre et que vous a-t-elle apporté ?
A la fin du Conservatoire, j'étais insatisfaite du statut de comédienne que je trouvais réducteur. En effet, dire les mots des autres et faites une gestuelle dépendant d'un metteur en scène, un statut proche d'une marionnette en fait. Je recherchais ma propre liberté, ma propre gestuelle théâtrale à mettre au service de la société pour la transformation d'un meilleur « être humanitaire ». Je me suis alors rapprochée de producteurs pour savoir comment mettre en scène des victimes, à l'époque il s'agissait du Rwanda. Leur réponse a été qu'il me fallait une idée du budget à y consacrer. Ne connaissant pas la réalité budgétaire j'ai suivi le MBA de l'ESSEC pendant trois ans.
A la suite de cela, j'ai commencé à mettre en scène des pièces de théâtre sur le Rwanda. C'est alors qu'une pièce de théâtre, « Le procès de Shamgorod », m'a bouleversée : Dieu y était mis en procès pour ce qui s'était passé pendant le deuxième guerre mondiale. J'ai trouvé extraordinaire l'idée que Dieu pouvait être otage des hommes, en particulier sur une scène de théâtre. Pour moi, c'était en lien avec ma volonté profonde que sur scène puisse se jouer un morceau d'humanité.
Comme une bouteille à la mer, j'ai envoyé une lettre à Elie Wiesel, Prix Nobel de la Paix, qui enseignait alors à l'université de Boston, lui demandant si je pouvais l'interviewer. Je pensais n'avoir aucune chance. Mais à ma grande surprise, il m'a répondu ! Me répondant que le théâtre l'intéressait. Il avait écrit d'autres pièces de théâtre et, ce genre littéraire n'étant pas sa spécialité, certaines avaient été mises de côté par les éditeurs. Il me proposait aussi d'être mon directeur de thèse. Je suis alors partie pour Boston et y suis restée huit ans. J'ai travaillé sur les sujets tels que : comment formuler les choses sur scène ? Un survivant a-t-il sa place sur scène ? Quelles qualités un comédien qui le remplace doit-il avoir ? Comment mieux impacter le public ? Ce travail m'a apporté un nouvel éclairage sur la mise en scène de soi en tant que victime. Savoir dire et taire certaines choses, les mettre en lumière, le travail d'humilité face à certains hommes. Elie Wiesel a eu le sentiment, dans les années 70-80, que le théâtre était le mieux placé pour transmettre la douleur des survivants. A partit de 90-2000, il s'est méfié du théâtre car, pensait-il, tout y avait été dit, voire trop, comme au cinéma. Il a toujours préféré le rapport à la parole entre maître-élève.


Qu'a apporté Elie Wiesel dans votre parcours de création et dans votre action ?

Elie Wiesel a compris qu'en parlant de sa douleur et de son statut de victime il a acquis la légitimité d'affirmer qu'il n'était pas le seul à avoir souffert et qu'il était en empathie avec la souffrance du monde. Cela m'a impressionnée et beaucoup influencée dans mon travail artistique. J'ai eu la chance d'être le seul metteur en scène à mettre ses pièces en scène de son vivant et en sa présence.
J'ai travaillé aussi sur d'autres problématiques, le Rwanda, la Bosnie, l'Arménie, en voyageant dans ces pays avec le mot d'ordre que je m'étais donnée de mettre la victime sur scène. Pour les pièces portant sur les génocides, j'ai toujours fait en sorte qu'un contact direct avec les évènements soit établi et que des survivants ou leur famille participent au spectacle pour ne pas me substituer au narrateur. Ma problématique est d'intégrer ce grand panorama qu'est l'humanité pour entrer en résonance avec elle et y apporter ma contribution.


Votre parcours est riche et divers. L'ESSEC, un doctorat de littérature, le Conservatoire. Quel en est le point central ?

Ma carrière est centrée sur quatre thématiques. Une thématique artistique car je continue à mettre en scène, à organiser des lectures et des évènements artistiques. Une thématique d'enseignement que je partage entre la France et les Etats-Unis : j'enseigne à Harvard et à Sciences Po sur le thème du théâtre et des Droits de l'Homme, thème que j'expose aussi à l'Institut Elie Wiesel. La troisième thématique est humanitaire : je me déplace dans les lieux qui ont connu guerre et souffrance pour aider les populations avec les techniques théâtrales.
La synthèse de toutes ces thématiques est le coaching. J'ai suivi à Harvard les cours de psychologie positive de Tal Ben-Shahar, professeur de bonheur. J'avais choisi ce cours parce-que la gestion émotionnelle est compliquée après le recueil de tant de témoignages de souffrance qui rendent la neutralité difficile. J'en ai été bouleversée. Néanmoins, si son cours reposait sur des piliers scientifiques, il restait conceptuel, ce qui m'a amené, avec mon amour de l'incarnation, à lui demander quels seraient les moyens par lesquels l'intellect entrerait dans le corps pour que le rapport au bonheur soit vivant et vécu. Il me laissa libre de travailler sur des exercices théâtraux qui favoriseraient cette appropriation et, pour les présenter, me conduisit à ses clients, Google, Amazon ou Yahoo, me laissant cinq minutes pour un exercice visant à démontrer l'importance du corporel et du non-verbal.
C'est ainsi que je me suis engagée et formée aux techniques du coaching, via la thématique du changement de la société au travers de l'entreprise, en développant le travail sur le non-verbal, la posture du leader, la communication adaptée à sa propre personnalité.
L'accompagnement est la synthèse d'un parcours qui commence par l'artistique et se termine par la politique. Ce qui est intéressant est d'amener la réflexion au plus profond de la société.
J'ai la chance que mon travail ait été remarqué par le monde de l'entreprise et la sphère publique. J'accompagne de nombreux dirigeants par des actions diverses à destination du Secrétariat Général du Gouvernement, de l'ENA, des Ministères de l'Intérieur et des Affaires Etrangères ou de l'Ecole de la Modernisation de l'Etat. Il existe la conscience d'une nécessaire cohésion ministérielle par le passage du statut d'expert à manager avec la technique de base de gestion des équipes, ce dernier volet n'appartenant pas à la formation des hauts fonctionnaires.
Vous avez été nommée Artiste pour la Paix en 2012. Quel est le processus de nomination et quelles sont les responsabilités liées à ce statut ?
Un mentor se tourne vers le bureau des Ambassadeurs de Bonne Volonté pour recommander un candidat. Il existe deux pôles d'Ambassadeurs de Bonne Volonté, le premier dédié aux personnalités médiatiques, le second aux artistes qui oeuvrent directement au développement des valeurs de l'UNESCO par la pratique de leur art. Mon mentor fut Elie Wiesel. J'ai aussi bénéficié de la faible représentativité du théâtre au sein de cette section et de l'atout de ma jeunesse.
Ce titre est honorifique et me laisse libre de mes actions ; je ne suis pas salariée de l'UNESCO et n'y ai pas d'agenda. Mes actions sont des initiatives personnelles faisant rayonner l'UNESCO. Ainsi, j'ai monté à New York le spectacle de Jean-Claude Grumberg, « Dreyfus » aux Nations Unies, ou la dernière pièce d'Elie Wiesel « A Black Canopy, A Black Sky » à l'Université de Harvard. Certaines missions sont coordonnées avec l'UNESCO : ainsi, la pièce jouée avec Francis Huster rendant hommage aux victimes de la Shoah à l'occasion de la célébration des 70 ans de l'UNESCO. Il existe un maillage entre liberté d'action et propositions de l'UNESCO.
Mon action passe aussi par la promotion de la responsabilité éthique de l'entreprise. C'est pourquoi je propose la « fabrique » (par le design, l'écriture ou toute autre forme) d'« objets » mémoriels pour des entreprises, comme Cartier (direction artistique), Le Tanneur (design pour les 115 ans) ou Gallimard (livre pour les 70 ans de l'UNESCO), à condition qu'un pourcentage de la vente soit reversé à des associations oeuvrant pour le bien commun.


Vous avez obtenu en 2017 le prix Livre Audio de la Plume de Paon au Centre National du Livre pour la lecture du témoignage de la jeune Prix Nobel de la Paix, Malala Yousafzai, dans « Moi, Malala ». Comment s'est passée votre rencontre?

Cette rencontre a pour moi été bouleversante. Au-delà de son témoignage, j'ai pu vérifier l'importance du bien dire dans le monde et réalisé l'impact des propos de cette jeune fille. Malala a été influencée par son père, orateur public, et travaille beaucoup toutes ses interventions par le choix des mots, la gestuelle et la posture.
C'était pour moi une grande responsabilité et un grand cadeau de porter son témoignage en toute humilité, laissant entendre la voix de Malala au travers de la mienne. C'est un travail quasi scientifique de trouver le bon grain de voix qui permette de s'effacer pour faire entendre la voix de l'autre. Je l'avais déjà expérimenté avec la lecture de « La nuit » d'Elie Wiesel.


Parlons de l'avenir. Quels sont vos projets et nouvelles activités à court et à moyen terme ?
Je développe chacune de mes quatre thématiques de travail. En matière artistique, ma période est marquée par la sortie prochaine de mon livre « Le Théâtre d'Elie Wiesel » qui mettra à jour une de ses pièces non encore publiée ; par des lectures de pièces d'Elie Wiesel au théâtre du Vieux Colombier en partenariat avec la Comédie Française ; je jouerai le rôle d'une soldate évoquant le conflit israélo-palestinien dans un film d'Amanda Sthers « Les Terres Saintes ». En matière d'enseignement, je continue mes cours à Harvard et Science Po, les axant sur le théâtre et les Droits de l'Homme, la psychologie positive et la négociation pour une meilleure communication verbale et non verbale. Quant au coaching, j'accompagne de nouveaux clients publics et privés.
Je suis aussi investie dans les évènements de l'UNESCO, comme l'anniversaire de la Déclaration Internationale des Droits de l'Homme qui se tiendra en décembre 2018 ou la Journée de la Femme dont je suis marraine, souhaitant mettre en avant le « Woman empowerment » par lequel la femme se bat pour une égalité des chances.
C'est toujours une joie de découvrir de nouveaux univers et de m'engager vers de nouvelles aventures.
Quant à mes projets dans 10 ans ? C'est pour moi difficile d'y répondre. Je n'aime pas le statut du pouvoir mais celui de conseillère. Je ne me projette donc pas à la tête d'une institution mais comme conseillère afin qu'il existe toujours un meilleur être au sein du pouvoir. Je continuerai à enseigner, volet essentiel de mon activité, et être à l'initiative d'actions créatives pour un changement sociétal.
Le dialogue interculturel et interreligieux me tient aussi particulièrement à coeur. C'est pourquoi nous avons monté Leila El Bachiri, professeur aux Universités de Genève et Lausanne, et moi une fondation dont l'objectif est l'ouverture de ce dialogue par la recontextualisation du fait religieux au travers de ce qui nous est commun et non de ce qui nous divise, en insistant sur le bonheur.
Il y a environ deux ans, j'ai monté un spectacle, « L'un par l'autre, les versets qui font du bien », où sont réunies les trois religions monothéistes, chacun des protagonistes lisant les versets de son livre révélé décrivant ce qui est nécessaire dans le respect dû à l'Autre, celui qui n'est pas de sa culture. Un carnet de route comprenant les versets était distribué au public. Puis les voix et les lectures de chacun se mêlant, on ne sait plus lequel appartient à quelle religion. Cette notion de respect se retrouve de manière universelle dans toutes les croyances religieuses.
Je souhaite continuer à oeuvrer dans cette voie de réunion, de dialogue et de liberté.

Entretien avec Jean François Puech, Directeur de la Rédaction de NEWS Press
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